Lorsque j’étais gamin, disons il y a plus de 50 ans, il y avait des membres de professions qui, lorsqu’ils daignaient nous parler, avaient ni plus ni moins une aura divine. Je pense ici aux curés, aux notaires, aux avocats et aux médecins, toutes spécialités confondues.
On se rendait voir ces spécialistes, qui comptaient pour la plupart sur une éducation nettement supérieure à la nôtre, pour obtenir des réponses et pour poser des gestes importants. On prenait pour acquis qu’ils étaient experts et en savaient plus que nous dans leur domaine de prédilection, donc il y avait rarement lieu de discuter avec eux. On absorbait leur savoir, on payait l’addition et le tour était joué.
Aujourd’hui, plusieurs de ces experts ont été ramenés au niveau du commun des mortels. Des curés ont été poursuivis pour abus sexuels. Des avocats et notaires ont été condamnés pour fraude. Des médecins ont été poursuivis pour fautes professionnelles. Ils ont tous en commun leur humanité, leur capacité à l’erreur.
J’ai aussi le bénéfice d’avoir eu droit à une éducation plus complète que celle de mes parents. Ajoutez à cela une curiosité viscérale qui m’a fait opter pour le journalisme comme profession. Alors, quand j’ai reçu – le 2 juin 2006 – un diagnostic de cancer du rein, je savais d’entrée de jeu que je pouvais compter sur une science qui avait évolué (au moins dans une certaine mesure) et sur ma curiosité – de même que celle de ma conjointe Isabelle Hontebeyrie – pour fouiller le sujet.
J’ai ensuite eu plusieurs rencontres avec des médecins, surtout des spécialistes. Et c’est là que j’ai constaté que ce que j’appelais le syndrome de Dieu – c’est-à-dire l’attitude d’un professionnel agissant comme s’il possédait la science infuse et que je n’étais qu’un inculte crétin qui n’avait mieux à faire que de boire ses précieuses paroles – non seulement existait encore, mais en plus se portait beaucoup trop bien pour mon bien-être.
Le premier avec lequel ce fut vraiment apparent, je l’ai rencontré il y a un peu plus d’un an. Il venait d’être promu au sein du service de radio-oncologie où il travaille et l’on m’avait vanté ses compétences. Dès notre première rencontre, il a su m’inculquer une panique parfaitement inutile juste en me déblatérant une série d’affirmations:
- On ne voit qu’une métastase au cerveau sur vos scans, mais les scans ne sont pas vraiment précis. Il doit bien y en avoir cinq ou six;
- Vous recevez une dose beaucoup trop forte de corticostéroïdes! J’ai déjà eu à remplacer des hanches à des patients qui ont pris ces médicaments pendant trop longtemps! C’est super dangereux, ces médicaments.
Évidemment, il ne doutait pas un instant pouvoir faire quelque chose pour m’aider, amoché comme j’étais. Il a donc entamé la procédure et on est allé de l’avant avec une intervention au Cyberknife. Dans les semaines précédant l’intervention, j’ai eu beau passer des IRMs et en demander les résultats, impossible de rejoindre le cher docteur. Ou il était à un autre hôpital que le mien, ou il était à une conférence à Paris, mais il n’était certainement jamais à l’hôpital Notre-Dame, et il n’était certainement jamais capable de retourner l’appel d’un patient. Pire encore, dans notre merveilleux système médical québécois, même si son infirmière aurait parfaitement pu me faire la lecture d’un rapport de radiologie, elle n’en a pas le droit. Alors, moi – le patient en question – je n’avais qu’une chose à faire: me fermer la gueule et attendre l’intervention divine.
Le jour de mon traitement au Cyberknife, j’ai appris qu’il n’y avait qu’un site de traitement. Comme on m’avait diagnostiqué initialement deux métastases, je ne comprenais pas vraiment. J’ai tout de même subi l’intervention et – comme le cher médecin était toujours absent – j’ai demandé à voir un autre radio-oncologue qui m’avait traité pour d’autres tumeurs. Ce dernier a eu la gentillesse de me faire voir, pour la première fois, les résultats des IRMs: une seule métastase clairement identifiée, une seconde masse trop petite encore pour être identifiée de façon définitive, et rien d’autre. Voilà pour les cinq ou six métastases que le super bollé m’avait laissé craindre.
Au final, après des mois sans pouvoir le rejoindre ou le voir, après des mois à subir les effets secondaires négatifs et de plus en plus présents des corticostéroïdes, au moins quatre autres spécialistes – uro-oncologue, radio-oncologues et neurologue – ont graduellement diminué la dose que je devais prendre. Si ces changements ont eu pour effet de réduire la rapidité d’augmentation des effets secondaires, cela n’a pas suffi à les arrêter. À un point tel que je me suis retrouvé avec une myopathie provoquée par les corticostéroïdes. Merci docteur pour l’été dernier passé dans un fauteuil roulant grâce à vous!
Quand je l’ai finalement rencontré, plus de trois mois après notre rencontre initiale, j’y étais avec Isabelle. Je voulais être certain de tout bien entendre, de tout bien comprendre. Il m’a lancé de facto que je souffrais de myopathie provoquée par les corticostéroïdes. Il m’a aussi lancé qu’il avait suivi les normes – trois mois – pour le suivi des patients. Aucune excuse, aucun regret. Il a tout simplement bousillé des mois de ma qualité de vie et il s’en fout royalement. Dans une plainte formulée à l’hôpital, aucune surprise: aucun blâme pour ledit docteur, mais on va réviser la procédure de suivi en radio-oncologie. Et une lettre, suintante de sincérité, dans laquelle il dit regretter que je ne veuille plus jamais l’avoir comme médecin traitant.
Il m’a fallu plusieurs mois avant de rencontrer un autre spécialiste atteint du même syndrome. Celui-là est spécialisé en traitement de la douleur et soins palliatifs. Après quatre mois à souffrir sans cesse de violents maux de dos et des prescriptions d’antidouleurs qui ne cessaient d’augmenter, on a fini par me référer au docteur en question.
Commençons par le bon côté des choses. Après qu’il eut pris connaissance de ma consommation de médicaments au cours des mois précédents, il a tout ajusté, augmentant certaines doses, en diminuant d’autres. En moins de 48 heures, mes douleurs avaient considérablement diminué. Enfin!!
Par contre ce spécialiste qui travaille en soins palliatifs et soins de fin de vie s’était penché sur mon dossier. Il avait notamment regardé les derniers scans que j’avais subis. Dans le cas d’un scan abdo-pelvien, dont les résultats n’avaient pas encore été dictés, il me lance «même si ce n’est pas ma spécialité, je dirais qu’il y a quelque chose au foie». Je ne sais pas si vous avez une idée du choc que cela implique pour un patient atteint de cancer de se faire dire que le foie est atteint, surtout quand vous savez déjà que les os sont touchés (vertèbres, côtes, os iliaque droit, fémurs), qu’il y a des métastases au cerveau et qu’il y a des nodules aux poumons.
L’anxiété générée par cette affirmation s’est transformée en colère lorsque les résultats officiels m’ont été remis: abdo-pelvien clair. Rien au foie. D’où lui est venue son inspiration divine et son besoin de me donner une information carrément fausse?
Lorsque je l’ai rencontré une seconde fois, il a à nouveau été fort efficace au niveau du traitement de la douleur. Par contre, il s’est à nouveau avancé dans un domaine où – de toute évidence – il ne possède pas l’expertise pour émettre une opinion. Je souffrais de vomissements quasi-quotidiens et il m’a dit «Bon, il est temps de se dire les vraies affaires: vos vomissements sont causés par votre métastase au cervelet.»
Ironiquement, pendant la même période, je suivais de nombreux traitements de radiothérapie. Lorsque les effets de ces traitements ont commencé à se faire sentir, la douleur a diminué et j’ai donc conséquemment diminué la quantité de médicaments antidouleurs. Le résultat le plus évident de la diminution de consommation d’opiacés a été la fin des vomissements. Comme j’avais aussi à subir un traitement au Cyberknife pour l’une de mes métastases au cerveau, j’ai discuté avec ma radio-oncologue spécialisée dans le traitement du cerveau de l’avis que j’avais reçu concernant les vomissements et la métastase au cervelet.
C’est elle qui m’a expliqué que la consommation, particulièrement à dose élevée, d’opiacés réduit la vitesse du transit intestinal, ce qui peut augmenter l’accumulation de sucs gastriques dans l’estomac et provoquer des nausées et vomissements. Dans les faits, cela fait maintenant trois semaines que je n’ai plus de vomissements, trois semaines au cours desquelles ma consommation d’opiacés a diminué parce que chaque traitement de radiothérapie – aux vertèbres dorsales, aux vertèbres lombaires et aux côtes – ont eu pour effet de réduire ma douleur.
La question qui demeure est «Pourquoi un médecin sensé s’occuper du dosage de mes médicaments pour la douleur se mêle-t-il de choses qui ne relèvent pas de ses compétences?» L’opinion qu’il a de lui-même et de ses connaissances est-elle surfaite ou veut-il que mon opinion de lui soit surfaite?
En plus de cinq années de traitement pour mon cancer du rein, j’ai eu affaire à de multiples spécialistes et, tout à leur honneur, la majorité d’entre eux – à deux exceptions près – ont agi de façon professionnelle, n’hésitant pas à répondre à mes questions, n’hésitant pas à ce que je remette des choses en question et, le cas échéant, me référant à d’autres spécialistes pour compléter un diagnostic ou un plan de traitement.
Un médecin, tout spécialiste qu’il soit, ne possède pas la science infuse et – surtout- un patient ne doit surtout pas placer en ceux-ci une foi aveugle. Parfois, il y a une marge qui peut s’avérer dangereuse – en plus de ce qu’elle peut provoquer comme stress et détresse – entre ce que le médecin croit savoir et ce qu’il sait vraiment. Mettre une foi aveugle en Dieu est, justement, une question de foi. Pour ce qui est des médecins, une foi aveugle est une foi déplacée.