Le Québec profond…
Publié dans Coup de gueule, Santé, le 02/05/2007 à 8:43, par Benoit«Profondeur»… Voilà un mot qui peut signifier bien des choses!
Selon mon petit copain Robert, le premier sens du mot est défini comme «Qualité, caractère de ce qui est profond» et l’on y donne comme exemple «profondeur d’un trou, d’un gouffre». Une seconde définition nous réfère au sens abstrait du terme: «Qualité de ce qui va au fond des choses, au dela des apparences». On parle alors, par exemple, d’«esprit vif mais sans profondeur» ou encore de «profondeur des pensées».
Au Québec, force est d’admettre que l’on fait souvent dans le premier sens et beaucoup moins souvent dans le second, particulièrement lorsque l’on regarde notre système de santé. Et qu’est-ce qui génère ce commentaire acerbe de ma part? Un article du quotidien Le Devoir intitulé Des médecins laissés sur le carreau.
À la lecture de ce texte, rédigé par Louise-Maude Rioux Soucy, on apprend ce qui suit:
Cette année, les étudiants des quatre facultés de médecine sont plus nombreux que jamais à bouder les stages en résidence au Québec, pour aller poursuivre leur formation ailleurs au Canada ou aux États-Unis. Cette situation est d’autant plus préoccupante que les 87 postes vacants qu’ils laissent derrière eux n’ont toujours pas été comblés, alors que pas moins de 170 médecins étrangers attendent en vain qu’une place se libère pour obtenir le droit de pratiquer au Québec.
Pour vous qui ne demeurez pas au Québec et vous demandez comment une telle situation peut se produire, le texte explique que
C’est que, contrairement à ce qui se fait dans la majorité des pays, l’admission des médecins étrangers ne relève pas seulement du gouvernement. Les facultés de médecine, le Collège des médecins du Québec et les établissements de santé ont aussi leur mot à dire dans ce processus, que tous conviennent de qualifier de très «complexe».
En fait, tout ce beau monde fait dans le politiquement correct en utilisant le mot complexe. Ce que l’on devrait dire, c’est que c’est le bordel, point. Et l’on pourrait rajouter que c’est le citoyen ordinaire qui en fait les frais, à deux niveaux. D’une part, nos taxes servent à payer tant une part des coûts d’enseignement d’étudiants qui - dès qu’ils le peuvent - s’en vont ailleurs effectuer leur résidence, dans des conditions nettement supérieures à celles existant ici. D’autre part, nos taxes servent aussi à payer un système de santé déficient, où les pénuries de médecins - allant de médecine générale à médecins spécialistes - sont monnaie courante. C’est sans parler de la vétusté de bon nombre d’établissements hospitaliers (mais bon, ça c’est un autre problème).
Le problème est toutefois plus complexe encore comme on peut le constater en lisant les commentaires laissés sur le site du quotidien par les lecteurs. Au moment de rédiger mon texte, il y en avait deux.
M. Jacques Noël y va d’un raisonnement que je qualifierai poliment de simpliste. Il mentionne notamment «Sur le 19,067 médecins qui pratiquent au Québec, 2167 sont diplomés en dehors du Canada, soit 11,3%. Les immigrants font 12% de la population du Québec, un quart ne parle pas un mot de français. Elle est où la discrimination? Il est où le problème?» M. Noël semble faire partie de ces gens pour qui, dès qu’il est fait mention d’étrangers, tout gravite autour d’accusations de racisme et de discrimination. Bref, il semble lire ce qu’il veut bien lire plutôt que ce qui est écrit. Et ce qui est écrit, c’est qu’il y a x nombre de médecins étrangers qui n’arrivent pas à entrer dans un système de santé archi-hermétique, malgré le fait qu’ils aient passé les examens démontrant qu’ils ont les qualifications requises. On a besoin de médecins. Il y a des médecins disponibles. Il vous faut quoi, monsieur Noël? Des médecins qui ont la peau de la même couleur que vous et qui passent un test de joual pour cadrer dans votre vision d’un Québec équitable? Le propos de l’article n’avait rien à voir avec le taux d’immigration; il traitait de la pénurie de médecins, races et couleurs confondues.
L’autre commentaire venait de madame Cécile C. Dubuc qui, elle, s’insurge du fait que ce sont nos taxes qui filent à l’extérieur de la province. «Les médecins sont nécessaires et coûtent cher à former. Nos taxes y participent en bonne proportion. Comment se fait-il qu’un médecin qui part ne rembourse pas la part investie via nos taxes? Depuis quand le Québec i.e. nous les payeurs de taxes, avons nous les moyens de former des médecins pour le reste du Canada ou pour les USA alors qu’il nous en manque?» J’avoue que j’y trouve une certaine pertinence: s’offrir une formation en médecine au Québec coûte beaucoup moins cher que la même formation aux États-Unis à cause de la contribution de l’État au système d’éducation. Mais si l’on devait demander aux étudiants qui quittent la province pour aller effectuer leur résidence ailleurs de rembourser, il faudrait alors faire de même pour l’ensemble des étudiants. Un économiste, un informaticien, un n’importe quoi va travailler ailleurs qu’au Québec après ses études? Qu’il rembourse l’État! Méchant cirque en perspective!
En fait, la problématique que l’on dit «complexe» me semble au contraire fort simple: il y a une pénurie de médecins - tant généralistes que spécialistes - et d’infirmières, le réseau hospitalier démontre - dans plusieurs établissements - de sérieux problèmes de vétusté et l’ensemble du corps médical est encadré par une multiplication d’organismes et corps professionnels qui constituent autant de barrières à quiconque arrive de l’extérieur du Québec.
Depuis des années, les gouvernements de toutes allégeances se succèdent et ne font que colmater les fuites les plus importantes au cas par cas, sans jamais oser s’attaquer à l’ensemble. S’il faut faire table rase des institutions en place et refondre le système de A à Z, que le gouvernement et le ministre de la santé aient les couilles de le faire. S’il faut que le Collège des médecins et les multiples ordres professionnels soient encadrés, qu’on légifère et qu’on le fasse. Ensuite, que l’on se penche sur les conditions de travail et que l’on réalise que ce n’est pas en payant moins qu’ailleurs et en demandant systématiquement plus d’heures et de concessions de la part de tous les intervenants en santé que l’on arrivera à conserver nos effectifs et à obtenir de bons services.
Enfin, que l’on arrête d’avoir l’esprit de clocher - pour le pas dire le racisme par ignorance - qui était de mise dans le Québec des années ‘50 et que l’on mette en place un système efficace d’évaluation des compétences professionnelles de médecins originaires de l’étranger afin qu’ils soient, le cas échéant, intégrés à notre réseau de santé le plus rapidement possible.
Il serait crissement temps que l’on arrête de se gargariser de platitudes politiquement correctes et que l’on agisse pour redonner à l’ensemble du réseau de la santé un fonctionnement qui soit autre chose qu’un système où les intervenants sont systématiquement au bord de l’épuisement professionnel, quand ce n’est pas simplement de l’écoeurement pur et simple des conditions de travail.
02/05/2007 à 1:00 pm
Coup de gueule, Oui, un véritable!
Voilà un article polémique, qui témoigne d’une remarquable vitalité cérébrale…
Puisse-t-il être lu/entendu par les “qui-de-droit”!
02/05/2007 à 1:12 pm
Rien à dire de plus sinon que je suis entièremment d’accord avec ce que tu as écrit.
Je me demande même s’il ne faudrait pas faire lire ton texte à Mr Couillard. ça le ferait peut-être reflechir un peu…
02/05/2007 à 4:04 pm
Le ministre, malheureusement, ne semble pas avoir plus de courage politique que ses prédécesseurs pour remettre en question les systèmes déjà en place.
Quand au public québécois, il faut dire que l’on a bien appris au cours des 40 années depuis la révolution tranquille: aux 4 ans, on attend les promesses, quelles qu’elles soient, et on élit ce qui nous semble le plus intéressant à avoir, que ce soit réalisable ou non, que le politicien prometteur veuille le faire ou non. On aime bien rêver au Québec. Quant à agir…