Conversation imaginaire avec Patrick Lagacé

Le 3 mars dernier, je publiais un billet intitulé L’agaçant Lagacé, traitant d’une chronique de Patrick Lagacé dans les pages du Journal de Montréal à propos de la hausse prévue des coûts du permis de conduire au Québec. Il était un temps où quelqu’un arborant le titre de chroniqueur aurait pu choisir de répondre, engageant un débat intelligent sur le sujet traité. Malheureusement, à l’ère de la rédaction rapide et souvent vide de contenu, il a plutôt opté pour tenter de susciter la vindicte populaire à cause d’une figure de style que de se pencher sur le fond. Dommage…

Voici donc, de façon totalement imaginaire, de quoi aurait pu avoir l’air une conversation avec Patrick Lagacé…

Patrick Lagacé: Bonjour M. Bisson. Je vois que vous ne partagez pas mon point de vue concernant les hausses du coût du permis de conduire au Québec. Vous savez, vous n’aviez pas à utiliser un jeu de mot facile sur mon nom pour attirer mon attention ou celle de vos lecteurs. Vous auriez très bien pu vous contenter de plonger dans le vif du sujet…

Benoit Bisson: Bonjour M. Lagacé. Heureux de voir que vous avez pris le temps de venir discuter. Pour le jeu de mot sur votre nom, j’avoue qu’il était facile, mais il s’agissais plus d’une figure de style que d’un jeu de mot. En effet, comme vous le savez sans doute, selon le Petit Robert, agaçant signifie, entre autres, «qui agace, énerve, contrarie». C’est ce que votre chronique a eu comme effet pour moi, d’où mon billet.

P.L.: Bon, admettons que ça pouvais passer pour le titre, mais vous n’aviez pas à y revenir à répétition dans le corps de votre billet quand même! Avouez que ça sombrait dans la facilité.

B.B.: Soit, bon point. Si c’était pertinent en titre, je n’avais effectivement pas besoin de récidiver à travers le texte et c’était de la facilité. Pour ma défense - et je suis conscient que ce n’est aucunement une excuse - je vous dirai que c’est plus le fruit d’une rédaction sous le coup de l’humeur du moment que d’une intention de ridiculiser votre nom. Pas plus, j’imagine, que votre attaque à l’endroit de l’animateur anglophone de CHOM dans votre chronique n’est une tentative de dénigrement des anglophones en général, n’est-ce pas?

P.L.: Effectivement! C’est le propos de l’animateur qui m’a fait sursauter et que j’ai voulu commenter. Le fait qu’il soit anglophone était accessoire et, comme dans votre cas je suppose, permettait l’utilisation d’une figure de style propre à faire réagir le lecteur. C’est d’ailleurs une «recette» rédactionnelle que j’aime bien utiliser dans mes chroniques lorsque l’occasion s’y prête. Dans votre cas, disons que je l’avais moins perçue comme telle, sans doute parce que j’en étais la cible. Que voulez-vous, mes souvenirs de la cour d’école sont encore frais! <rires>

B.B.: Si l’on se penche un peu plus sur le fond de votre chronique, ne pensez-vous pas qu’il aurait été plus à propos de profiter de la tribune qui vous est offerte dans les pages du Journal de Montréal pour susciter la discussion sur l’irresponsabilité généralisée qui semble régner sur la voie publique? Bien sûr, il y a les irresponsables du volant dont vous parlez, mais considérez-vous plus responsable les cyclistes qui ignorent toute signalisation ou encore les piétons qui traversent où bon leur semble, particulièrement en milieu urbain?

P.L.: Non, bien sûr que non! Mais le pourcentage d’accidents causés par des automobilistes irresponsables demeure le plus élevé de tous, et ce sont généralement les piétons, les cyclistes et les autres automobilistes - respectueux des règlements - qui en font les frais! Vous entendrez rarement parler d’un cycliste qui a provoqué un accident décimant toute une famille d’innocentes victimes à cause de sa conduite dangereuse!

B.B.: C’est évident! Toutefois, on a remarqué au cours des dernières années une croissance de l’aggressivité au volant, phénomène aussi particulièrement visible en milieu urbain. Ne croyez-vous pas que ce soit imputable, en bonne partie du moins, au non-respect de l’espace de circulation des automobilistes et au non-respect de la signalisation existante par les cyclistes, les piétons, les utilisateurs de patins à roues alignées et de rouli-roulant (skateboard)?

P.L.: Il faut regarder l’autre côté de cette même médaille. Il suffit de regarder la circulation à une intersection achalandée - prenons par exemple le coin des rues Sherbrooke et Papineau - qui sert quotidiennement à des milliers d’automobilistes pour accéder au pont Jacques-Cartier. On peut facilement compter deux, trois ou même quatre véhicules forçant le passage une fois le feu viré au rouge. Ce sont les piétons, cyclistes et autres qui en font les frais. On peut aussi regarder maintes intersections, à l’heure de pointe, où les automobilistes, se foutant des règlements, s’engagent dans l’intersection dans l’espoir de passer avant le changement de feu. Or, une fois le feu changé, ils bloquent l’intersection, tout comme ils bloquent le passage sécuritaire des piétons. Pourquoi est-ce toléré? Les règlements sont pourtant clairs: il ne faut pas placer son véhicule de façon à bloquer une intersection au changement des feux, c’est dangereux et irresponsable.

B.B.: J’avoue que là aussi vous avez raison. Mais les nuances que vous faites, les cas précis que vous évoquez, c’est justement le genre d’élément que j’aurais aimé voir dans votre chronique plutôt qu’une généralisation à l’emporte-pièce. Le dérapage des uns a, au fil des ans, entraîné le dérapage des autres. Le piéton qui ne regarde ni à gauche ni à droite avant de s’engager dans une intersection, qui est plus préoccupé par sa discussion sur son téléphone cellulaire que sur la circulation avoisinante ou la couleur des feux de circulation constitue aussi un danger public. À Ottawa, par exemple, il y a des passages piétonniers, en plus des intersections, et traverser la rue ailleurs peut vous valoir une contravention. Éduquez le public à l’importance de respecter les règlements - peu importe le moyen de déplacement utilisé - et sévissez lorsque ce n’est pas respecté. Mais sévissez contre tous les fautifs, pas seulement une tranche ciblée de ceux-ci!

P.L.: Ce serait effectivement l’idéal, dans un monde idéal, mais nous ne vivons pas dans un tel monde. Les budgets et les effectifs, tant provinciaux que municipaux, ne permettent pas de s’attaquer de front à tous les contrevenants simultanément. Imaginez-vous un instant le nombre de policiers qu’il faudrait pour arriver à amener les piétons déambulant rue Ste-Catherine à respecter les règlements? Ajoutez à cela les automobilistes ne respectant ni les feux, ni les limites de vitesse, les patineurs, les rouli-roulants, et c’est le bordel total. Aussi bien mettre un policier à chaque intersection! Alors le gouvernement s’attaque en priorité à ceux qui sont responsables des accidents les plus graves, ceux qui font le plus de morts et de blessés. On peut espérer qu’au fil du temps, si l’on réussit - dans un premier temps - à amener les automobilistes à se comporter de façon responsable, on pourra éventuellement se pencher sur les autres contrevenants. D’ailleurs, si les automobilistes respectent les règlements, ce sont tous les autres contrevenants qui deviendront alors beaucoup plus évidents, et contre lesquels on demandera des sanctions.

B.B.: Mmmouais, bon. C’est effectivement un scénario plausible. Dommage tout de même que l’on ait fait preuve d’autant de tolérance au départ et que l’on veuille sévir maintenant uniquement face à une catégorie de personnes, les automobilistes. Si la situation s’est détériorée à ce point, c’est d’abord parce que l’état n’a pas jugé bon d’intervenir de façon ponctuelle - et par état, j’entends autant la municipalité que la province - pour assurer le respect des règlements. Ce serait bien d’ailleurs que vous fassiez une chronique sur le désengagement de l’état à ce niveau. On est rapide sur la gachette pour intervenir là où c’est le plus visible, là où on est certain d’obtenir l’appui populaire. Mais donnez une contravention à la personne âgée qui traverse où bon lui semble, question d’économiser quelques pas mais au mépris des règles de sécurité les plus élémentaires, et vous aurez un tollé. Bref, on n’a pas le courage politique d’appliquer la loi comme elle est faite. Alors on rationalise et on intervient où ça rapporte un capital politique, et où ça sauve le plus de fric à la S.A.A.Q. En effet, le chauffard fait malheureusement le plus de blessés, qui coûtent plus cher, plus longtemps. Le piéton fautif, il ne se relève généralement pas de sa rencontre avec une voiture. Ça peut sonner radical, mais budgétairement, il coûte moins cher puisqu’il se fait généralement tuer. Peu importe où et comment un piéton traverse, s’il se fait frapper par une voiture, jamais ne dit-on dans les médias qu’un piéton a été heurté pour ne pas avoir respecté les règlements.

P.L.: Effectivement. Mais comme je vous l’ai déjà dit, il faut commencer par quelque chose. Et les automobilistes demeurent la cause principale d’accidents avec blessés multiples au Québec. C’est ce que j’ai voulu soulever dans ma chronique.

B.B.: C’est réussi. J’espère seulement que vous aurez la même verve à l’endroit des autres utilisateurs des voies de circulation à un moment donné dans votre chronique. Ce serait bien de provoquer un débat sur le sujet, ou à tout le moins de susciter la discussion.

P.L.: J’y penserai. Avec l’été qui arrive, je ne doute pas que les occasions seront nombreuses de traiter du sujet.

B.B.: Merci de cet échange!

P.L.: De rien. Et - qui sait? - à la prochaine!

Une recette qui marche

Une recette rédactionnelle qui marche particulièrement bien est de détourner l’attention d’un élément X d’un texte pour porter l’attention du lecteur sur un autre élément. Dans le cas de mon billet sur lui, Patrick Lagacé a fort habilement évité l’ensemble de l’argumentaire en détournant l’attention vers une figure de style utilisant son nom et qu’il n’a pas appréciée. La recette marche: 70 commentaires sur son blogue, la majorité des intervenants se prêtant à son jeu, une minorité étant passée par ici déverser quelques lignes de fiel, et aucun ne ramenant la discussion sur le propos de sa chronique du Journal de Montréal.

À vous d’en tirer vos propres conclusions.

 

4 Commentaires

  1. Savez-vous monsieur Bisson? L’emportement bébéiste de monsieur Lagacé ce jour-là aura eu au moins le mérite de faire connaitre votre blogue à moi et à bien d’autres. Je découvre ici un jeune homme à la pensée profonde, avec une capacité d’analyse des faits hors du commun. Je vous dis bravo, et j’espère que le rayonnement apporté indirectement par Quebecor pour vous fasse office de tremplin vers d’autres médias.

    Longue vie à votre blogue.

  2. Patrick Lagacé

    Mon cher Benoît,

    Des tas de gens disent des tas de choses, sur moi, en réaction à mes chroniques, que ce soit sur des blogues, à la radio, à la télé. Des fois, je réponds ; des fois je ne réponds pas. Ça dépend d’un million de variables qui sont assez subjectives. Je ne trouve rien à redire à votre argumentaire, à vos idées sur la sécurité routière. Je vous dirai seulement ceci : ce n’est pas parce que je parle de comportements répréhensibles de la part d’automobilistes que je parlerai pas, un jour, de l’indiscipline des piétons/cyclistes, je ne crois pas être légalement obligé de parler de l’indiscipline de tous les usagers de la route dans la même chronique de 600 mots. Si je me suis élevé contre vos jeux de mots imbéciles et enfantins, ce n’est pas parce que je voulais « éviter de débattre le fond », c’est parce que je trouve complètement con qu’on rit de mon nom de famille, de celui de mon père et de ma famille. Ça va peut-être vous surprendre, mais c’est cela et seulement cela. Parce qu’entre vous et moi, je savais trèèèèès bien qu’en vous linkant, j’allais mettre le projecteur sur un billet dont plusieurs de mes lecteurs n’avaient jamais entendu parler ; je savais très bien, même, que plusieurs seraient d’accord avec vous, je savais très bien que plusieurs de mes lecteurs se demanderaient quelle mouche m’a piqué mais je m’en suis complètement foutu et je vous ai planté dans ce billet. J’ignore pourquoi ça m’a piqué à ce point, mais ça m’a piqué à ce point. En passant, cette conversation imaginaire est une idée originale.

    Je note en terminant cette tentative d’expliquer vos jeux de mots sur mon nom de famille… Come on, M. Bisson, come on ! Appelez ça comme vous voulez, des figures de style ou des figures imposées, whatever, si mon patronyme était Sauriol, les mots « agacé », « agaçant » ne se seraient jamais faufilés dans votre prose. Vous avez suffisamment de bagout, et d’idées, sans recourir à des quolibets qui vous déshonorent.

  3. Et pourtant, j’ai bien parlé des Ritournelles de Nicholas Ritoux, et de bien d’autres. Il y a nuance entre des quolibets malveillants et l’utilisation normale des mots dont nous disposons dans la langue française pour colorer un texte!

    J’ai utilisé votre nom accompagné d’adjectifs, soit. Votre nom n’a toutefois aucunement été déformé à ce que je sache. Si je dis «Ma connexion Web, ça lag assez!», je déforme sciemment votre nom et vous auriez tout à fait gré de critiquer la forme. C’est d’ailleurs cette même déformation que vous invitez vos lecteurs à faire de mon nom.

    Est-ce que je prends la mouche même si vous mettez à répétition un accent circonflexe à Benoît alors que je n’en mets pas - c’est Benoit, avec un point sur le i - et que vous avez vu ce nom en entête de mon blogue et en signature de mon commentaire sur le vôtre? Non. Parce que j’étais intéressé par ce que vous aviez à dire, et rien d’autre.

  4. Bien joué , Benoit , comme quoi , être tenace et un poil utopiste peut toujours servir à quelque chose ! Il est très interéssant cet entretien imaginaire , sur cette vaste question des responsabilités , er du choix de la repression à tout crins ou non.C’est vaste, riche et citoyen et ça dépasse largement l’atlantique ! :) Des bises et encore des billets comme ça , ça fait du bien ! Bravo Monsieur Bisson !

Ajouter un commentaire