Après le physique et le psychologique, l’émotif. Pour moi, c’est sans doute le pire à définir et à gérer. On peut traiter le physique avec des médicaments. Idem pour le psychologique, jusqu’à un certain point. Pour l’émotif, je patauge encore et toujours.
Tout ce qui peut marquer une vie – joie, peine, regrets, rancunes, colère, espoir -, tout ça et bien d’autres choses entrent dans la case ‘émotif’. Alors, quand on en arrive à un point de la vie où l’on nous diagnostique avec une maladie incurable, en phase terminale, tout peut vite dégénérer en tourmente émotive.
Au cours des quatre premières années de mon cancer, ce n’était pas trop complexe à gérer. Certes, j’ai ressassé ma vie je ne sais combien de fois, regardé tous les rêves d’avenir qui venaient de se faire couper l’herbe sous le pied.
Là où les choses sont devenues beaucoup plus complexe à gérer, c’est depuis l’an dernier. À deux reprises, la situation a été telle que l’on me laissait clairement sentir que mon temps était compté. Tout d’abord, il y a eu l’étape des embolies pulmonaires, en juin dernier, puis il y a eu l’autre coup, nettement plus dur, en janvier dernier, alors que les scans ont montré une explosion de métastases suite à l’échec d’une chimio.
À partir de là, gérer les peurs, ne pas tout transformer en regrets, ruminer des colères inutiles qui ne semblent pas vouloir s’éteindre devient un défi difficilement gérable. L’émotif s’embrouille forcément avec le psychologique – les période dépressives – et le quotidien se fait lourd, très lourd. En plus, à cause de l’incapacité physique provoquée par la maladie, comment ne pas se sentir un fardeau pour la femme que l’on aime, pour ses proches et son entourage?
C’est un défi quotidien que de ne pas gaspiller mes énergies à sombrer dans l’analyse à outrance de tout ça. Apprendre à accepter le vécu passé pour ce qu’il est, avec ses bons et ses mauvais côtés, et arrêter une fois pour toute de le revivre émotivement. Apprendre à rêver dans la mesure où c’est toujours possible, à une échelle où les rêves peuvent effectivement se réaliser. Cesser d’être en colère, que ce soit contre une ex qui n’attend que le jour où je crèverai pour pouvoir empocher la police d’assurance ou contre le médecin qui, à cause d’un suivi mal foutu, a fait que je me suis retrouvé avec une myopathie. À quoi est-ce que ça sert? À rien, sinon à me miner le moral.
Quand, physiquement, la douleur est sous contrôle, concentrer mes énergies sur ce qui m’intéresse, à faire des choses que j’apprécie est ce que je tente quotidiennement de prioriser, avec plus ou moins de succès. Mais avec les hauts et les bas, ça demeure le volet le plus difficile de tous, pour moi, à maîtriser. Il suffit d’une passe de fatigue, je m’étends et sans le vouloir, ça dérape. L’esprit se met à jongler à des niaiseries qui devraient avoir été casées et oubliées depuis belle lurette, et tout part en une spirale qui ne peut, inévitablement, qu’être déprimante.
Apprendre à laisser aller le passé, une fois pour toute, est un défi quotidien pour l’émotif que je suis. Petit à petit, j’y arrive mieux, surtout – comme je le mentionnais – quand la douleur est sous contrôle et que le côté psychologique – anxiété, dépression – est relativement stable.
Heureusement qu’il y a l’amour d’Isabelle et des autres proches – Micheline, Roger, Vincent, Valérie, Vincent, Alex, notamment – pour m’aider à travers tout ça. Mais n’empêche que l’on a beau savoir qu’ils sont là, avec un amour sincère et indéfectible, il est difficile – quand je regarde mes incapacités en face – de ne pas me voir comme autre chose qu’un fardeau pour les gens que j’aime. Et ça, c’est aussi une forme de douleur, et il n’y a pas de p’tite pilule qui calme ça tout d’un coup…