Le temps est le grand cadeau de la vie. Ce temps qui permet observations, connaissances, développements, apprentissages et relations. Ce temps sans lequel nous ne pourrions, même après 10, 15 ou 20 ans, partager et/ou découvrir encore des facettes de nous-mêmes et des autres.
Une société qui nie l’importance de ce temps nécessaire en est une malade, qui nous demande de délaisser la partie la plus importante de nous-mêmes.
Ce temps, sans valeur intrinsèque, ne peut se mesurer qu’au tissage des liens que nous développons avec les autres et avec ce qui nous entoure.
Et quand l’un de ces liens – quel qu’il soit – se rompt, nous perdons une partie de nous-mêmes: la meilleure.
Il y a sept ans aujourd’hui, une urgentologue annonçait à Benoit qu’il avait un cancer du rein. Ne restait plus qu’à savoir s’il était métastasé ou non.
Je sais que Benoit aurait salué cet anniversaire de manière douce-amère. Fier d’avoir survécu autant de temps malgré un pronostic de 18 mois (et par la force de sa volonté, même s’il en aurait probablement minimisé l’importance). Interrogateur voire dubitatif quant à ses chances de voir le prochain anniversaire, les huit ans, même s’il m’en avait promis 15.
Je repense à cette fameuse journée et nous en avions abondamment parlé. Je n’ai pas eu de cancer. Je n’ai pas passé des centaines d’examens, je ne me suis pas fait ouvrir, charcuter, torturer, soulager, soigner.
Je me suis battue. Bec et ongles. Pour donner à Benoit toutes les armes dont il avait besoin pour pouvoir, lui, aller au front.
En sept ans de cancer et en 10 ans d’amour, nous avons vécu une vie entière, chaque année comptant pour 10. En une décennie, nous avons eu nos noces d’or, d’orchidée, de diamant, de platine et oui, d’eau. Nous avons eu, au mitan de nos existences, à prendre des décisions et à partager des réflexions qui surviennent habituellement au terme d’une existence bien remplie.
Est-ce que je regrette ce qui s’est passé ou ce qui n’a pas eu lieu? Non. Nous avons eu la vie et l’amour que nous voulions. Pas de regrets. Pas plus pour moi que pour Benoit.
Si je soupèse cette vie, à l’instar d’Anubis les âmes, le bilan est amplement positif. J’ai tiré de ces sept ans une richesse et une beauté phénoménales. Incomparables.
Si je devais le revivre à l’identique, le ferais-je? Sans hésitation.
Si je devais réitérer ce combat, pour moi ou quelqu’un d’autre, le ferais-je? Non. Une fois est amplement suffisant. Je ne vis pas deux fois la même vie. Je ne tente pas le sort. Je n’essaye pas de refourbir les armes avec cet enthousiasme propre à l’ignorance. Je suis passée de l’autre côté d’un miroir, je n’ai pas besoin de refaire le chemin.
Alors oui… merci la vie. Merci l’univers. Merci Benoit.
Juste après le décès de Benoit, j’ai – nous avons – décidé instinctivement de conserver sa dépouille à la maison et d’organiser une veillée funèbre «traditionnelle», hors de l’atteinte de ceux que j’appelle les vautours du deuil, ceux qui vous facturent à la demi-heure le privilège de voir le corps embaumé, maquillé, dénaturé de celui que vous aimez.
Pendant trois jours, les intimes et les personnes dont la présence a une importance significative pour Benoit et/ou moi ont été invitées à passer à la maison à leur convenance, et à y demeurer le temps qu’ils le souhaitaient. Une espèce d’open house en petit comité hors des contraintes temporelles ; j’avais demandé à ce que le décès de Benoit ne soit pas rendu public avant la fin de la crémation.
On dit souvent que le cerveau choisit ses souvenirs, emmagasine sélectivement ce qui va aider la personne. Non, je ne me rappelle pas de tous les instants de ces trois jours, mais je conserve précieusement des «images» de tous ceux qui ont franchi le pas de la porte.
Dans le désordre le plus total, je me souviens de moments extraordinaires. Vincent et Alex – tant d’images se bousculent, la plus forte étant probablement celle de Vincent et moi couvrant le visage de Benoit avant l’arrivée des pompes funèbres -, Nath G. au chevet de Benoit un matin au réveil, Pierre et Séverine arrivant avec la bouffe, les assiettes, les couverts – j’ai jeté les derniers palmiers cette semaine, héhé -, Nath B allant chercher mes parents à l’aéroport, le visage de mes parents devant le corps de Benoit, Caro et sa mystérieuse promesse, Stéphane prenant des clichés, Gabbie regardant les photos d’enfance de Benoit, la douceur de Virginie et celle de Stéphanie, le discours d’Alain dont les mots superbes et forts résonnent encore dans la nuit, Nicole aidant au rangement et à l’aménagement de la pièce, les paroles rassurantes de Michel au petit matin, la photo apportée par Sonia que Benoit lui avait envoyée en blague un soir de cinéma, le passage de Jean-Marc et le son de sa voix…
Les lampions, allumés par ceux qui le souhaitaient. Les silhouettes penchées sur Benoit, lui prenant la main, lui parlant, l’embrassant. Nous tous, retenant notre souffle, nous attendant – surtout le premier jour – à le voir se lever et nous parler. Des éclats de rire: nos croisements de doigts pour que le corps ne se vide pas (mon amour a été un cadavre absolument parfait!), nos références à CSI sur la décomposition des corps, le changement de musique au bout de 24 heures d’écoute, en boucle, de ce qu’il y avait sur le téléphone de Benoit et que nous ne supportions plus…
L’idée de fiston de mettre, entre les mains de Benoit, le mot envoyé par mon frère puis celle d’étendre la chose et de demander, à ceux qui le désiraient – notamment les personnes outre-Atlantique -, de nous envoyer des mots pour Benoit, tous placés entre ses mains et brûlés ensuite avec lui.
Un soir, Sébastien est arrivé avec une bouteille d’Armagnac, l’un des alcools préférés de Benoit. La marque? Du Saint-Vivant. Après en avoir versé un verre à Benoit, Sébastien nous a proposé de trinquer en nous racontant une histoire. Au cours de la fabrication de certains spiritueux, une quantité non négligeable s’évapore au cours du vieillissement, c’est ce fameux «angel’s share», la part des anges.
Le lendemain matin, une autre évaporation avait fait son œuvre, le volume d’Armagnac dans le verre de Benoit ayant diminué. Une autre part des anges, que j’ai voulu répéter en remplissant son verre tous les soirs de la veillée.
Depuis, il m’arrive de refaire ce geste. De verser un verre d’Armagnac à Benoit, de le lever à son souvenir, à sa santé, à sa vie, à sa mort, à ces trois jours de paix, d’amour. Et le lendemain, je guette le signe de la part des anges.
À la tienne, mon amour. Nous avons le temps. Le temps de danser, de chanter, de rire, de pleurer. De nous aimer encore et toujours.
À la tienne, mon amour. Dans l’immortalité, l’infini ou le néant…
C’est étrange cet à-priori que toutes les premières fois sans Benoit seront les pires. Tout le monde – y compris moi avant de le vivre – est persuadé qu’il en est ainsi.
Au contraire…
Dans mon cas, la première fois (courses, sortie, ciné, émission de télé que nous regardions ensemble, préparation d’un plat, etc.) est loin d’être la pire. C’est plus une question de se botter l’arrière-train qu’autre chose ou de passer par-dessus le fait que l’autre n’est pas là. On se dit que c’est une simple habitude à changer et je me suis amplement répété qu’il me suffisait grosso modo de 60 jours pour développer de nouvelles manières d’agir sans que mon cerveau se rebiffe (les intéressés peuvent se plonger dans le très détaillé «Is it true that if you do anything for three weeks it will become a habit?»).
Mais non. Ces fameux gestes ne sont pas des habitudes innocentes, ni même des schémas de comportement apparus au hasard. Tous les couples qui s’aiment et qui sont ensemble depuis bien des années le savent et à fortiori quand l’un des deux est atteint d’une maladie grave: les habitudes – même les plus insignifiantes – sont devenues des rituels. J’en veux pour exemple un geste aussi banal que celui de la tasse de café matinale. Dans le cas de Benoit, le fait de se prendre un café signifiait plusieurs choses: tout d’abord que son estomac affaibli par la chimio pouvait se le permettre et ensuite, nous utilisions ce temps pour effectuer une évaluation de la nuit (qualité de sommeil, douleurs, réveils intempestifs) et un survol de la journée à venir (examens, possibilités de sorties ou d’activités diverses). L’habitude/rituel du café matinal n’est plus, j’en ai donc changé, mais le souvenir perdure. Chaque fois. Et non, ce n’est pas «moins pire» avec le passage des semaines.
Toutes les fois suivantes sont pires que la première et plus le nombre de fois est élevé, plus la douleur est aiguë. J’ai l’impression que la répétition du même geste (aller au cinéma, faire les courses) accentue encore le «jamais plus», l’inutilité ou plutôt la perte du sens qui lui était associé du vivant de Benoit.
Mes sorties en sont le meilleur exemple, d’autant plus incompréhensible pour moi que Benoit ne m’accompagnait que quand il le pouvait, c’est à dire sporadiquement. Nous fêtions chacune de ses excursions dehors comme une victoire sur la douleur et la fatigue. Aujourd’hui, le simple fait de prendre le bus me révulse… quant au métro, je n’en parle même pas. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi je suis devenue subitement agoraphobe (et encore, pas vraiment besoin de foule). J’ai bien tenté de disséquer la chose, mais sans succès. Tout ce que je sais pour l’avoir observé de près est que cette agitation m’agresse au point de créer un stress (j’emploierai plus le mot «détresse» car les crises de larmes spontanées ne sont jamais bien loin, avec ou sans musique, j’ai testé les deux) phénoménal. Quand je suis accompagnée, par contre, tout va bien… j’en ai fait l’expérience cette semaine. Marcher dans la rue toute seule – chose que j’ai toujours pratiquée et appréciée – est un calvaire. Avec quelqu’un – en parlant ou non de Benoit, j’ai aussi testé les deux – c’est un bonheur.
Dans la série des difficultés, une autre aiguë est celle de la socialisation. Je n’ai jamais été une amatrice du «plus on est de fous, plus on rit» – le principe même de Facebook et de sa surenchère du nombre «d’amis» est pour moi un non-sens). Les autres ne me dérangent pas, tant qu’ils sont à une distance suffisante… à de rares exceptions près. Oui, j’ai des amis, des vrais. Oui, il y a des gens qui savent qu’ils peuvent passer à l’improviste, qu’ils peuvent me dire n’importe quoi – et inversement – et que j’apprécie toujours le dialogue. C’est aussi vrai avec ceux qui appartiennent à la catégorie des «plus que des connaissances, mais moins que des amis» que j’aime toujours croiser.
En fait, plus j’y pense, plus je réalise que mon rapport aux autres s’est considérablement modifié depuis plusieurs années. Suis-je devenue moins tolérante? D’une certaine manière, oui. Je ne supporte plus l’absence de sincérité, où qu’elle soit. Le «parler pour ne rien dire» me donne des boutons, le faux intérêt ou ce voyeurisme envers la maladie – ceux qui en ont fait l’expérience savent de quoi je parle, c’est dégueulasse à observer – me donnent envie de hurler. Ce phénomène s’étant accentué depuis la mort de Benoit, c’est peut-être cela qui me dérange dans le fait de me retrouver dans une boîte de métal (le bus ou le métro) avec de parfaits inconnus.
Il y également le fait que, depuis le décès de Benoit, j’ai perdu mes défenses. Chose surprenante car je n’en manquais pas (mais pas du tout! Héhé!). Parallèlement, Benoit est l’unique personne avec laquelle je les ai toutes baissées (oui, je sais, quand c’est fait par les deux, c’est ça l’amour). Donc, de me retrouver sans aucun mur pour me protéger est une expérience quelque peu déconcertante. Pour l’avoir constaté à maintes reprises, je suis complètement à vif. Le «filtre social», nécessaire et indispensable dans le monde dans lequel on vit, n’existe plus. Mes relations avec autrui se situent désormais à un niveau «primaire», celui de l’instinct.
Ce qui m’amène à un autre constat surprenant: l’hôpital me manque. Ceux qui me connaissent savent que c’est un endroit que je ne supporte pas, tant je «sens» et absorbe les douleurs physiques et psychologiques qu’on y trouve. Et pourtant, c’est un lieu où la communication est épurée. Le dialogue avec un médecin, un infirmier ou un autre malade ne s’embarrasse pas de fioritures. Le temps est compté, chaque mot a son importance. On est dans une espèce d’urgence qui commande les seules choses que je suis capable de supporter en ce moment: la sincérité et le respect.
Je suis passée de l’autre côté d’un nombre certain de miroirs depuis sept ans. Celui-ci (ou ceux-ci, je ne sais pas encore s’il y en a plusieurs) renforce – tellement que c’est désormais une vérité – une notion que j’ai commencé à appréhender pendant mon enfance: la société qui nous entoure n’est qu’illusion. La seule chose qui compte est la qualité de nos rapports aux autres, la compréhension globale et entière de cette interdépendance.