C’est étrange cet à-priori que toutes les premières fois sans Benoit seront les pires. Tout le monde – y compris moi avant de le vivre – est persuadé qu’il en est ainsi.
Au contraire…
Dans mon cas, la première fois (courses, sortie, ciné, émission de télé que nous regardions ensemble, préparation d’un plat, etc.) est loin d’être la pire. C’est plus une question de se botter l’arrière-train qu’autre chose ou de passer par-dessus le fait que l’autre n’est pas là. On se dit que c’est une simple habitude à changer et je me suis amplement répété qu’il me suffisait grosso modo de 60 jours pour développer de nouvelles manières d’agir sans que mon cerveau se rebiffe (les intéressés peuvent se plonger dans le très détaillé «Is it true that if you do anything for three weeks it will become a habit?»).
Mais non. Ces fameux gestes ne sont pas des habitudes innocentes, ni même des schémas de comportement apparus au hasard. Tous les couples qui s’aiment et qui sont ensemble depuis bien des années le savent et à fortiori quand l’un des deux est atteint d’une maladie grave: les habitudes – même les plus insignifiantes – sont devenues des rituels. J’en veux pour exemple un geste aussi banal que celui de la tasse de café matinale. Dans le cas de Benoit, le fait de se prendre un café signifiait plusieurs choses: tout d’abord que son estomac affaibli par la chimio pouvait se le permettre et ensuite, nous utilisions ce temps pour effectuer une évaluation de la nuit (qualité de sommeil, douleurs, réveils intempestifs) et un survol de la journée à venir (examens, possibilités de sorties ou d’activités diverses). L’habitude/rituel du café matinal n’est plus, j’en ai donc changé, mais le souvenir perdure. Chaque fois. Et non, ce n’est pas «moins pire» avec le passage des semaines.
Toutes les fois suivantes sont pires que la première et plus le nombre de fois est élevé, plus la douleur est aiguë. J’ai l’impression que la répétition du même geste (aller au cinéma, faire les courses) accentue encore le «jamais plus», l’inutilité ou plutôt la perte du sens qui lui était associé du vivant de Benoit.
Mes sorties en sont le meilleur exemple, d’autant plus incompréhensible pour moi que Benoit ne m’accompagnait que quand il le pouvait, c’est à dire sporadiquement. Nous fêtions chacune de ses excursions dehors comme une victoire sur la douleur et la fatigue. Aujourd’hui, le simple fait de prendre le bus me révulse… quant au métro, je n’en parle même pas. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi je suis devenue subitement agoraphobe (et encore, pas vraiment besoin de foule). J’ai bien tenté de disséquer la chose, mais sans succès. Tout ce que je sais pour l’avoir observé de près est que cette agitation m’agresse au point de créer un stress (j’emploierai plus le mot «détresse» car les crises de larmes spontanées ne sont jamais bien loin, avec ou sans musique, j’ai testé les deux) phénoménal. Quand je suis accompagnée, par contre, tout va bien… j’en ai fait l’expérience cette semaine. Marcher dans la rue toute seule – chose que j’ai toujours pratiquée et appréciée – est un calvaire. Avec quelqu’un – en parlant ou non de Benoit, j’ai aussi testé les deux – c’est un bonheur.
Dans la série des difficultés, une autre aiguë est celle de la socialisation. Je n’ai jamais été une amatrice du «plus on est de fous, plus on rit» – le principe même de Facebook et de sa surenchère du nombre «d’amis» est pour moi un non-sens). Les autres ne me dérangent pas, tant qu’ils sont à une distance suffisante… à de rares exceptions près. Oui, j’ai des amis, des vrais. Oui, il y a des gens qui savent qu’ils peuvent passer à l’improviste, qu’ils peuvent me dire n’importe quoi – et inversement – et que j’apprécie toujours le dialogue. C’est aussi vrai avec ceux qui appartiennent à la catégorie des «plus que des connaissances, mais moins que des amis» que j’aime toujours croiser.
En fait, plus j’y pense, plus je réalise que mon rapport aux autres s’est considérablement modifié depuis plusieurs années. Suis-je devenue moins tolérante? D’une certaine manière, oui. Je ne supporte plus l’absence de sincérité, où qu’elle soit. Le «parler pour ne rien dire» me donne des boutons, le faux intérêt ou ce voyeurisme envers la maladie – ceux qui en ont fait l’expérience savent de quoi je parle, c’est dégueulasse à observer – me donnent envie de hurler. Ce phénomène s’étant accentué depuis la mort de Benoit, c’est peut-être cela qui me dérange dans le fait de me retrouver dans une boîte de métal (le bus ou le métro) avec de parfaits inconnus.
Il y également le fait que, depuis le décès de Benoit, j’ai perdu mes défenses. Chose surprenante car je n’en manquais pas (mais pas du tout! Héhé!). Parallèlement, Benoit est l’unique personne avec laquelle je les ai toutes baissées (oui, je sais, quand c’est fait par les deux, c’est ça l’amour). Donc, de me retrouver sans aucun mur pour me protéger est une expérience quelque peu déconcertante. Pour l’avoir constaté à maintes reprises, je suis complètement à vif. Le «filtre social», nécessaire et indispensable dans le monde dans lequel on vit, n’existe plus. Mes relations avec autrui se situent désormais à un niveau «primaire», celui de l’instinct.
Ce qui m’amène à un autre constat surprenant: l’hôpital me manque. Ceux qui me connaissent savent que c’est un endroit que je ne supporte pas, tant je «sens» et absorbe les douleurs physiques et psychologiques qu’on y trouve. Et pourtant, c’est un lieu où la communication est épurée. Le dialogue avec un médecin, un infirmier ou un autre malade ne s’embarrasse pas de fioritures. Le temps est compté, chaque mot a son importance. On est dans une espèce d’urgence qui commande les seules choses que je suis capable de supporter en ce moment: la sincérité et le respect.
Je suis passée de l’autre côté d’un nombre certain de miroirs depuis sept ans. Celui-ci (ou ceux-ci, je ne sais pas encore s’il y en a plusieurs) renforce – tellement que c’est désormais une vérité – une notion que j’ai commencé à appréhender pendant mon enfance: la société qui nous entoure n’est qu’illusion. La seule chose qui compte est la qualité de nos rapports aux autres, la compréhension globale et entière de cette interdépendance.
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